CONTE DE NOEL

CONTE DE NOEL

Pour qui aime les Noëls anciens et sourit à Noël qui vient :

Noël n’est jamais loin !

Il y a quelques années, un nommé François, fidèle employé du Père Noël, avait pour fonction d’établir la liste des enfants sages. Tout le monde connaissait, aux entrepôts du Maître, la méticulosité de notre ami et son sens de l’ordre Ce jour là, il s’affairait à établir les fiches des enfants méritants francophones, afin que leur soient livrés, en temps et en heure, tous les joujoux qu’ils avaient commandés, à qui vous savez, pour les fêtes de Noël.

Or, un jour de la mi-novembre, à ce que l’on dit, François reçut une lettre inhabituelle, d’un correspondant anonyme, d’une provenance non-identifiée. En lisant ce courrier, François, interloqué, passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, puis son regard se figea, son visage devint immobile et blanc comme neige, tout son corps devint en quelques secondes une vraie statue de glace. Son voisin, Germain, remarqua à peine cette transformation, mais son ami, le beau Livien, arrêta sur-le-champ sa machine à trier et s’approcha de lui, déconcerté. Il eut à peine le temps de récupérer la lettre des mains de François, que celui-ci s’écroula, faisant chavirer, dans un bruissement de plastique, de papier, de carton, de trombones, toutes ses boîtes de courriers déjà soigneusement triées.

Aussitôt alertés, les secouristes sans frontières de l’atelier « Cerceau » où devait avoir lieu l’intervention, se précipitèrent et dirigèrent le malade vers le dispensaire d’entreprise, où il reçut les soins des experts en revivification. Il fut remit sur pied en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire et put rejoindre la salle de repos où s’étaient réunis tous ses collègues de travail bouleversés par ce qui venait de se produire juste avant la pause. Quatre ou cinq étaient agglutinés autour de Livien pour lui demander ce qui s’était passé, mais pressé d’appeler les secours il était autant dans l’ignorance qu’eux. Il pouvait seulement dire que François avait en main une lettre bizarre et qu’il l’avait remise à Romano soigneur général qui l’avait transmise à la plus haute instance. Argentina, la secrétaire des pays hispanophones, bien que choquée, elle-aussi, était ce jour-là responsable de signaler la reprise du travail. Elle était sur le point d’actionner la clochette…  C’est à cet instant précis que le Père Noël lui-même se présenta, paré de sa houppelande de travail. Doucement, le silence se fit. Il prit la parole et dit :

« Mes amis, permettez-moi d’abord de vous féliciter pour le travail scrupuleux que vous accomplissez. Est-il bien nécessaire de vous rappeler combien vos petits protégés attendent de vous, chaque année, un service de plus en plus soigné ?

Hélas ! Braves gens, il nous parvient malheureusement une mauvaise nouvelle. »

On entendit un gros soupir dans toute la salle. Un apprenti lança même : «  Ah ! C’est pas vrai ! »

Rassurant, le bon Père enchaîna :

« Notre cher François sait ce qu’il en coûte : c’est lui qui a reçu en plein cœur une lettre à ce point perfide qu’il en a tourné de l’œil ! Vous connaissez notre service-santé, pas de souci donc pour notre dévoué serviteur.

Nous nous réunirons, dès que possible, avec tous les membres des autres ateliers, dans la salle de conférence, pour déterminer la stratégie à adopter pour que l’incident ne se reproduise plus. Je vous livrerai  alors le contenu du message qui a provoqué une véritable frayeur chez plusieurs d’entre vous. Ne vous inquiétez-pas, nous trouverons bien une solution aux nouvelles difficultés qui nous attendent… »

Une fois la salle de réunion dite des « Noëls joyeux », le Père Noël en personne lut la lettre qui avait provoqué tant d’émoi au paradis des jouets. Après s’être éclairci la gorge, il lut d’une voix blanche :

« Monsieur le Père Noël,

Il serait grand temps que vous vous mettiez au goût du jour : vos hottes, vos rennes et autres traîneaux sont bons à mettre au musée des vieilleries !

Vous nous faites rire avec votre bedaine ceinturée de rouge, vous feriez mieux de consulter les magazines de mode, cette année la couleur en vogue est le parme ; vous ne vous trouvez pas un peu ridicule dans cette cape rouge et sa fausse fourrure blanche ? Les concepteurs d’uniformes vous le diront, il faut du fonctionnel, vous n’avez qu’à voir tous les livreurs qui font le tour de la terre plus vite que le soleil pour vous en rendre compte ! Et cette barbe blanche, vous devriez bien vous la faire teindre, ceci vous redonnerait un petit coup de jeune ! Regardez donc la télévision de temps en temps, les moindres promoteurs de colorations capillaires vous le diront, même s’ils ne le croient pas au fond, que vous le valez bien !

Et vos attelages, parlons-en : devant les moteurs ultra-puissants qui équipent nos véhicules, vos rosses qui se traînent devraient en perdre les derniers poils à gratter comme des esclaves sous vos coups cinglants de fouet !

Mais ce qui est le plus risible de tout, c’est de voir le nombre d’enveloppes qui vous arrivent de Libourne, mal écrites, mal affranchies, et pour tout dire écrites, dans un langage approximatif, le plus souvent cabalistique, par des mal élevés qui, -je m’en gausse- abusent de vos prétendues largesses.

Allez, un bon conseil, mettez-vous à l’heure du XXIème siècle : laissez donc vos rennes à l’étable par ces froidures et adoptez nos types de moyens de transport les plus sophistiqués comme les drones qui détecteront sans problème vos cibles de livraison.

Enfin, si vous voulez vraiment mon avis, lancez donc une campagne de publicité, il y en a d’excellentes qui vous mettent à nu pour sonder votre sens de la communication et déclencher chez le consommateur le bon réflexe d’achat et arrêtez surtout de tout faire à l’œil !

Tenez, je ne suis pas rancunier,  je vous soumets une idée qui a un avenir prometteur sur la planète bleue : c’est Internet, bien sûr ! Arrangez-vous pour que les malins qui vous écrivent le fassent par courrier électronique sur votre propre serveur, rien que là, vous amortirez déjà une grande partie de vos investissements, ensuite, foin de la gratuité, copiez donc sans vergogne le système de paiement en ligne sécurisé et alors là ! vous roulerez sur l’or !

Signé : de RAM. »

Silence pesant, respiration retenue, souffle coupé, yeux rougis, tête baissée, bras ballants, les assistants de tous les secteurs demeurèrent une éternité éberlués, stupéfiés, estomaqués, consternés…

Wallis rompit le silence qui avait tout d’un sort d’anéantissement jeté sur l’assemblée et dit, d’une voix hésitante :

« Sauf tout le respect que je vous dois, mon très cher Père Noël, ce malappris a peut-être raison… »

Un tonnerre de réprobations éclata alors. Il fallut toute l’autorité, de celui qui, en la circonstance, présidait avec tous les attributs de sa suprême fonction, pour calmer les plus excités à deux doigts d’en venir aux mains contre ce Wallis, traître à leurs yeux comme on l’avait entendu dans les huées qui avaient suivi son intervention malheureuse. On était normalement poli au pays des cadeaux, mais on entendit encore malgré tout fuser quelques injures du genre : neige maculée, glace pilée, ours mal léché, et même un iceberg dérivant…

Une fois les colères passées, le Père Noël, s’adressant à ce Wallis, et contre toute attente, sur un ton de bienveillance, exprima son sentiment profond de compréhension, signifia clairement son accord avec celui qui venait d’être conspué. François fut le premier à en rester abasourdi, tellement il avait été offusqué à la lecture de la lettre iconoclaste.

En réalité la décision du Père Noël était déjà prise : pas de doute, ce pauvre de RAM, loin de mériter que sa lettre rejoigne le rebut, valait la peine que l’on étudie plus attentivement sa prose, il y avait derrière l’aspect sarcastique de la forme, un contenu qui pouvait faire évoluer les pratiques des Noëls anciens.

« Mes dévoués fils, ne vous mettez pas dans cet état, les enfants auraient honte de voir vos disputes. Ecoutez plutôt. Depuis si longtemps que j’enfile cheminées sur cheminées, je ne suis pas dupe, je vois faire les humains, ils sont parfois plus habiles que nous, et j’imagine bien comment je pourrais vous libérer de tous les services obscurs que vous me rendez. Je suis prêt à vous laisser toute liberté en mon royaume : plus de clochette, plus de réveil aux aurores, plus besoin même de calculs fastidieux pour vos RTT. Libres, vous dis-je, oui, libres d’aller et venir à tout moment, libres de jouer du soir au matin avec nos derniers prototypes, libres de câliner les peluches, de jouer à la poupée, aux petites voitures et même aux billes si cela vous chante… en un mot : Libres ! »

Silence subtil, respiration courte, yeux écarquillés, tous les assistants demeurent étonnés, ébahis, fascinés, grisés, captivés…

Marianne rompit le charme qui avait tout d’un envoûtement jeté comme un voile sur l’assemblée et partit d’un monstrueux rire nerveux et strident auquel répondirent d’autres onomatopées accompagnées d’énigmatiques contorsions tout aussi incongrues les unes que les autres.

Une fois la sérénité rétablie, Marianne adoucie, elle s’exprima comme Ecuyère générale :

« Sauf tout le respect que je vous dois, mon très cher Père Noël, mais que vont devenir nos merveilleuses bêtes, qui les soignera, qui repeindra et vernira nos traîneaux, qui entretiendra encore les cuirs, les fers …»

Elle n’eut pas le temps de finir son énumération que Salvador, responsable des secteurs de langue portugaise, jeta dans la mêlée sans précaution de langage :

« Eh ! Et tout ce courrier, mais cela va faire un carnage ! Que vont devenir nos étagères surchargées, nos dossiers en retard, nos commandes en cours, nos tampons officiels, qui ? … mais qui… »

Il n’eut pas le temps de terminer ses lamentations que Zambie, emballeuse au premier degré s’écria :

« Si c’est pas possible d’imaginer ça, mais ça va être le ruine, une fois ! … »

Le temps parut s’être arrêté, là où il est immuable, en lamentations, jérémiades, gémissements, pleurnicheries… A croire que les employés du Père Noël étaient bienheureux de travailler pour son compte. Il faut dire aussi que, là-haut, tout se fait en musique et dans la bonne humeur, pas de problèmes syndicaux, politiques, sociaux, familiaux, scolaires, routiers, maritimes, agricoles, frontaliers, pétroliers, écologiques et j’en passe et des pires : tous vivent une confraternité à faire rougir les communautés de terriens les plus fraternelles, conviviales, cordiales, accueillantes, communicatives, toniques…

Une fois encore, il fallut toute la force de persuasion, de celui qui présidait avec toutes les marques de sa suprême fonction, pour amadouer les plus excités à deux doigts de se prendre la tête quitte de la perdre !

A l’évidence les réactions de la plupart n’étaient dictées que par leur souci de coopérer de leur mieux à l’écrasante charge de leur bon Père Noël toujours si prompt à faire plaisir à tout le monde. Noël, comprenant bien le fond de leur pensée et de leur cœur voulut les mettre à l’aise :

« Mes dévoués fils, ne vous mettez pas dans cet état, les enfants prétendent aussi passer de belles fêtes de fin d’année. Ecoutez plutôt.

Notre triste correspondant, bien que des plus moqueurs nous donne, sans le vouloir, des idées auxquelles j’avais réfléchi depuis longtemps. Tout ce que vous venez de dire m’émeut vraiment, mais je ne saurais me passer de votre compagnie quoi qu’il arrive.

Voici ce que je vous propose, nous allons créer des séminaires de modernisation, de marketing, de prospective, de communication avancée, de logistique, de contrôle de qualité… de façon à faire évoluer nos activités vers plus d’efficience, de rentabilité, de dégagement de profit, en un mot vers une approche mondialisée des plus fascinantes…

Si vous le voulez bien, je nomine dors et déjà François en tant que manager-superviseur général de l’opération. Je lui confierai les clés essentielles de sa nouvelle mission au nom des pouvoirs sacrés de ma barbe blanche que je ne tarderai pas à teinter d’abord en poivre et sel léger pour ne pas trop choquer… »

Rumeurs dans la salle, petits rires confus, coups de coudes, échanges de regards entendus, clins d’œil complices, tous les membres de l’assemblée, époustouflés, émerveillés, déconcertés, se mirent soudain à applaudir dans un crescendo de ‘hourra’, de ‘yeah’, de ‘you’ou’ ! de sifflements approbateurs, pour finir sur une standing ovation. Certains étaient même sur le point de grimper sur les sièges à les faire craquer, quand une lumière noëlesque emplit la salle, émanant du pompon du bonnet du Père Noël !

Tous furent soudainement pris de transes, d’hallucinations, de visions, de délires, de mirages… Ils durent se pincer pour le croire : ils avaient subitement changé de monde, leurs repères étaient remaniés, leur appréhension des choses transfigurée, leur sens du travail intégralement métamorphosé, leur vision de l’avenir radicalement rénovée…

Sans même que le Père Noël eut à dire un mot, tous se rendirent à leur poste de travail, rangèrent soigneusement tout leur matériel. En un clin d’œil, il régna en tout lieu un ordre irréprochable, digne d’une maison de poupée. Le dernier, tout de même, à donner un aspect impeccable à son espace, fut notre cher François ! Il faut le comprendre, il venait de retrouver un véritable capharnaüm digne d’une chambre de pré-adolescent après son départ précipité…

En moins de deux, les voilà installé dans un immeuble de bureaux ultra-post-moderne au centre d’une mégalopole. Tout de verre : pour la transparence ; sept étages : un par continent, d’une seule plate-forme pour une collaboration horizontale optima ; un équipement dernier cri, du moindre pouf aux machines cybernétiques hyper-sophistiquées.

On entendit alors un bourdonnement, tel un vol d’abeilles, butinant le plus petit pollen à agglutiner, comme si la saison avançant, il fallait se précipiter pour ramener avant les froidures tout ce qu’il faut pour la saison où il ne reste plus qu’à chanter ou à danser si l’on n’a pas été prévoyant !

Toutes les langues s’entendaient, de l’espéranto universel au moindre dialecte des contrées les plus reculées.

Ce serait le Noël le plus fantastique de tous les temps !

Les artisans du Père Noël s’affairaient maintenant au top de l’efficacité pour que tout ce qui doit être fait soit accompli suivant sa volonté. Plus jeune que jamais, il circulait, havane à la bouche, avec un air encore plus débonnaire que l’image d’Epinal la plus flatteuse.

La raison l’avait remporté. Ceux qui étaient maintenant les associés du Père Noël, intéressés aux profits de la compagnie, autonomes dans leurs objectifs, souverains de leurs décisions, affranchis des horaires, émancipés de toute subordination stérile, vivaient dans une atmosphère libre, décontractée, cool, doucereuse, douillette, aisé, relaxée, savoureuse,  harmonieuse, avantageuse…

Hélas ! Tout allait top bien ! Tous les enfants du monde venaient d’être mis en Base de données. Dans les sous-sols, les approvisionnements, les répartitions, les conditionnements étaient opérationnels. Enfin, sur un terrain à l’abri des regards indiscrets les modules de largage, avaient simulé exhaustivement toutes les situations envisageables avec un succès intégral. La globalité de l’opération baptisée « Noël nouveau » pourraient être déclenchée à partir du 1er décembre à 00h00 d’une simple pression du Père Noël sur un bouton-puce de sa veste de soie rouge et or.

C’est que tout ce brave monde avait oublié que les contingences terrestres s’appliquent par voie de droit du sol. Les douze coups du 6 décembre allaient bientôt retentir !

A moins deux des douze coups qu’attendent les fervents de Saint Nicolas, c’est Géorgie qui fut la première à signaler que sur l’écran à plasma une entité non-identifié consumait petit à petit l’image en cinq dimensions. Alerté, François, passé spécialiste en méta-informatique, analysa, décoda, déchiffra, décrypta, évalua… Il transmit instantanément ses conclusions.

Une entité entêtée à germe plasma allergénique, doublé d’un ectoplasme déplacé, porteur d’un virus noyauteur, variante d’une quintessence funeste et rédhibitoire, en un mot : une idiosyncrasie aussi idiote que crétine, s’était incrustée, encastrée, enkystée dans tous le système de « Noël Nouveau » ! Le comble c’est que la genèse de l’horreur au dire de François émanait cette fois encore de ce ‘de RAM’. Et tout se mit à dérailler, à divaguer, à errer tous azimuts !

Heureusement, sur le septième coup du clocher le plus délabré au carillon de la plus belle cathédrale : se déclencha sur l’ensemble des services du Père Noël, une véritable explosion de génie. Il fallait tout remettre en ordre. Le temps se compterait en nano-secondes : C’est dire s’il fallait faire vite. En une pico-seconde fut lancée une alerte de résistance et de réparation de tous les dégâts causés à tout l’édifice « Noël nouveau  » Tous les espoirs étaient permis puisque le décompte du temps venait d’être adapté artificiellement !

C’était sans compter avec l’humanité endossée indûment par nos amis, et sauf le respect que je dois au Père Noël –que je connais bien pour l’avoir suppléé plusieurs année, et je sais où- je dis sans honte qu’il aurait mieux fait de garder sa barbe blanche, plutôt que de se la faire tailler en affreux collier blondasse et entretenir sa belle chevelure blanche que de modeler sa crinière en crête de coq ! En effet dans l’instant qui suivit et qui sembla durer un quinquennat pour ne pas dire un septennat, éclata une foultitude d’opérations de piratages informatiques, de noyautages sans vergogne, de harcèlements textuels, de plagiats infâmes, d’infiltrations bidons, de contrefaçons aléatoires, de fraudes douanières, de falsifications intempestives, de duperies louches, d’impostures notoires, de mystifications hallucinogènes… Tout ça pour montrer leur supériorité, leur prédominance, leur excellence. Toujours est-il que les amis du Père Noël venaient de connaître tous les travers des hommes pour arriver à leur fin : saturer les marchés au forceps, remporter des parts de stock-options à qui mieux-mieux, boursicoter sur le dos des autres, arnaquer sans impunité, promettre sans tenir, investir sans redistribuer, recevoir sans compter, pour tout dire, donner du fil à retordre à tous ceux qui sont de bonne volonté.

Par bonheur, subrepticement, un nouvel éclair jaillit sous le crâne à la crête de coq de qui vous savez. Il venait de se rendre compte de l’incongruité de sa réponse face à l’adversité signifiée par la critique d’un certain « de RAM ». Il comprit que ce n’était pas parce qu’il était dénoncé dans ses pratiques qu’il devait nécessairement s’amender ; que ce n’était pas parce qu’on lui donnait des conseils qu’il fallait obligatoirement les suivre ! Sans doute qu’un excès de châtaignes et de noix avaient dû lui alourdir l’estomac et le vin nouveau consommé les derniers temps lui avait monté à la tête ! Personne jamais ne saurait donner d’autre explication à ce phénomène.

Ses seconds en faisaient trop, certains étaient même sur le point de se faire remarquer : en ville surtout, et, il était temps que le Père Noël fasse une prouesse pour calmer tout ça. Il remit sa tenue traditionnelle tellement vite qu’il eut un moment les apparences de je ne sais plus quelle ‘ordure’ du cinéma…  le temps était compté, seule excuse à cet aspect débraillé. Normalement à la formule « par ma barbe blanche », il avait été convenu que tout le monde se replierait au pays des jouets. Il n’y avait vraiment plus de temps à perdre.

Les retardataires font souvent les frais de leur désorganisation. Cela se vérifie encore de nos jours : pas assez motivés à la formule « par ma barbe blanche », un grand nombre continua à s’affairer inconsidérément par le monde, oublieux du temps si court qui leur était alloué. D’ailleurs, si vous faites tant soit peu attention, chaque année, il y en a encore qui apparaissent avec les attributs du Père Noël lui-même de-ci, de-là pour quelques semaines avant et jusqu’après Noël : immobiles, figés, pétrifiés, ankylosés, paralysés, à plusieurs places : dans les vitrines des magasins (a-t-il été surpris dans sa course pour trouver des jouets ?) ; sur les balcons (que pouvait-il bien y faire ?) ; en haut de quelques cheminées (savait-il celui-là que nous avons d’autres modes de chauffage ? ; dans les halls d’accueil (si c’est d’une banque : quelle négociation avait-il bien pu y traiter ?). J’en ai même vu, en personne, un, au plein milieu d’un toit et un autre qui se faisait clignoter sur un panneau d’annonces lumineuses (Pourquoi ? Je ne peux l’imaginer) ! Attention ! Méfiez-vous, il y en a même qui font semblant d’être encore vivants : ils vous proposent des friandises, invitent les enfants à poser avec eux pour une photo, ils ont généralement l’air sympathiques mais dites-vous bien que ceux-là ont quand même oublié de répondre à au stimulus de : « par ma barbe blanche ». Ils ont été pris à leur propre piège. Le plus troublant, à mon avis, c’est leur venue dans les crèches, les maternelles, les écoles, les noëls de ceci, de cela… Mais je trouve cela tellement attendrissant que moi-même, je ne résiste pas devant les visages radieux des enfants si timides que ne souhaitent que de leur toucher sa barbe blanche, être tenu sur leurs genoux ou recevoir un bisou ou un câlin !…

Par bonheur, les proches du Père Noël furent tout de même dans leur presque totalité au rendez-vous dans les ateliers traditionnels. Il fallait bien satisfaire en priorité les petits amis de saint Nicolas. Et la magie du Père Noël fit des merveilles : en un tourne-mains, tout fut comme si rien ne s’était passé, il y avait bien quelques places inoccupées, mais cela suffirait en attendant le grand jour. Cette année là, comme tous les ans, il y eut de la joie dans les chaumières le 6 décembre. Il restait encore quelques jours pour astiquer quelques hottes, mettre les derniers rubans et étiqueter quelques paquets. Dans les écuries, les rennes étaient dans une forme olympique et tous les traîneaux étaient rutilants, scintillants d’étoiles, comme neufs.

Au-delà de leurs nuages, au pays des joujoux, on regardait avec beaucoup d’attendrissement les papas et les mamans s’affairant pour acheter qui un sapin de noël, qui des guirlandes multicolores, qui des décorations toutes plus belles les une que les autres, qui des cotillons pour mettre un peu d’ambiance en famille ou entre amis, qui des paquets biens dissimulés contenant on ne sait quoi : des provisions pour mitonner quelque dinde pour le réveillon, des ingrédients pour agrémenter quelque succulente pâtisserie… Mais ceux qui, dans quelques jours auraient la permission d’endosser exceptionnellement les habits du Père Noël –  car malgré tout il ne suffisait pas à lui seul à la tâche – n’étaient pas dupes !

Passé les affres qui avaient créé la panique autour de François, le climat était revenu à la sérénité. Ce Noël serait un Noël digne des Noëls de tous les temps, la météo avait même prévu dans certaines région quelques chutes de neige : cela siérait merveilleusement en la circonstance.

Tous les enfants du monde écarquillèrent leurs yeux éblouis au matin de Noël (même les gâtés de saint Nicolas, sans parler de ceux qui attendaient la Befana ou autre…) Vite ils embrassèrent tendrement leurs parents en disant :

« J’ai fait un rêve : le Père Noël faisait le tour du  monde en sortant de sa hotte le même cadeau pour tous les enfants. Quand il m’a donné le mien, il m’a confié de le garder précieusement toute ma vie, qu’il me servirait chaque fois que j’en aurais besoin. Si vous aviez vu le joli emballage et les rubans multicolores, même maman en aurait été épatée… »

D’une seule voix, les parents demandèrent :

« Mais, Heu ! … Qu’est-ce qu’il y avait dans ton paquet ? … » Ils étaient subitement en train d’oublier qu’ils avaient été des enfants qui eux aussi préféraient s’amuser avec les paquets et les fanfreluches… avant de passer aux choses sérieuses !

La difficulté à nommer le contenu du cadeau remis personnellement à chaque enfant, demanda à une multitude de parents, une patience, une attention, une énergie, une persévérance, que beaucoup ne manifestaient pas très souvent avec leur enfant. D’au-delà des nuages, on se réjouissait manifestement, constatant que le cadeau était bien celui qui fallait. Ils savaient bien qu’établir le dialogue entre parents et enfants n’est pas une mince affaire, mais tellement délicieux quand naissent l’écoute et la compréhension.

Ce n’est qu’à la longue que les parents comprirent, parfois à demi-mot avec les tout petits, que le Père Noël leur avait donné en cadeau un message de paix, de fraternité, d’amour, de réconciliation, d’entente, et qu’ils devaient non pas garder pour eux seuls ce cadeau, mais le partager avec tout le monde.

Il est à remarquer que contrairement à bien d’autres partages qui réduisent les portions, celui-ci les multiplie à l’infini.

L’espoir de ce Noël consiste donc en ce que les enfants qui ont les moyens d’écrire, partagent non seulement leurs bons sentiments, mais un peu de leur confort, jouant à leur façon aussi les ‘‘Père Noël’’ !

L’espoir de ce Noël est donc que les enfants qui n’ont aucun moyen puissent un jour manger à leur faim, boire à leur soif, recevoir les soins nécessaires à leur épanouissement physique et moral pour qu’eux aussi un jour puisent jouer les ‘‘Père Noël’’ !

Maurice MARTIN

Novembre 2002

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